Rien de neuf sous le soleil.
Bien que l’année vient juste de commencer, on dirait qu’elle est déjà vieille. Les images de Téhéran font écho à 1979. Les événements de Caracas reflètent ceux de 1989. Et les scènes de Minneapolis évoquent celles de 1967.
Au fil du temps, les artistes ont été désigné.e.s comme des prophètes grâce à leur capacité à déceler ce qui va arriver. Il ne s’agit peut-être pas d’une révélation divine, mais plutôt de quelque chose de plus scientifique, d’une faculté à se confronter profondément à la réalité du moment et à la conduire à sa conclusion logique.
La sagesse biblique ancienne nous enseigne qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les plantations de coton d’hier sont les entrepôts d’aujourd’hui, et les presses qui imprimaient la propagande d’hier sont les algorithmes d’aujourd’hui. L’essence de nos défis sociopolitiques perdure obstinément à travers le temps, bien que sous des formes variées et dans des contextes changeants..
Pourtant, cette nature répétitive de l’histoire nous offre quelques cadeaux, dont l’un est si bien décrit par James Baldwin qui a dit : « Vous lisez quelque chose que vous pensiez n’être arrivé qu’à vous, et vous découvrez que cela est arrivé il y a 100 ans à Dostoïevski. C’est une très grande libération pour la personne qui souffre, qui lutte, qui pense toujours qu’elle est seule. C’est pourquoi l’art est important. »
Pour la plupart des membres au sein de sa communauté, l’écosystème du Creativity Pioneers Fund (CPF) est le seul réseau entre homologues auquel ils et elles appartiennent. Leurs rencontres avec d’autres pionniers et pionnières de la créativité issu.e.s d’autres régions du monde atténuent leur sentiment de solitude. C’est au sein de cette communauté forte de 200 membres que beaucoup ont senti que ce qui leur est arrivé n’est pas un cas isolé, mais que c’est lié à l’histoire, imbriqué dans la géographie et que cela concerne aussi des cultures autres que la leur.
C’est sous les rayons de cette communauté mondiale qu’un pionnier népalais confronté aux défis d’une révolution en cours rencontre une pionnière de Beyrouth qui comprend parfaitement à quel point cette période peut être éprouvante. Lors de nos réunions, nos expériences communes se tissent entre elles et leur universalité est mise en avant, réduisant la distance qui nous sépare.
Parce que rien n’est nouveau sous le soleil, nous pouvons devenir les références et les points de repère des un.e.s et des autres, puisque chacun.e d’entre nous possède un morceau d’une carte beaucoup plus grande. Et en ce qui concerne le CPF, réunir les différents bouts de la carte nous offre la possibilité de découvrir de nouveaux chemins, de nouveaux lieux et la chaleur d’autres soleils.
Mais d'autres soleils existent.
En plus de ses modestes bénéfices, la nature cyclique de l’histoire présente bien sûr aussi ses désavantages. En jetant un regard rétrospectif sur l’histoire, il serait raisonnable de penser que nous sommes happé.e.s dans une boucle sans issue. L’aphorisme selon lequel « plus les choses changent, plus elles restent les mêmes » sape notre capacité à agir et contraste douloureusement avec la mission de changement que nous nous sommes fixée.
On pourrait croire que nous sommes condamné.e.s à la plantation proverbiale, pris.e.s au piège dans un réseau ancestral et inéluctable d’oppression.
L’auteure Octavia Butler, largement considérée comme la mère de l’afrofuturisme, a su saisir la tension entre cette immobilité et le désir de se libérer dans un épigramme de son livre inédit « The Parable of the Trickster », qui donne un sens plus profond à cette sagesse biblique : même s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, Butler insiste sur le fait qu’il existe de nouveaux soleils.
Avant Butler, le poète et écrivain Richard Wright, né dans une plantation du sud ségrégationniste des États-Unis, qu’il a cherché à fuir, raconte dans ses mémoires, Black Boy : « Je quittais le Sud pour me lancer dans l’inconnu. J’emportais avec moi une partie du Sud pour la transplanter dans un sol étranger, afin de voir si elle pouvait pousser différemment, si elle pouvait s’abreuver de nouvelles pluies fraîches, se courber sous des vents étranges, réagir à la chaleur d’autres soleils et, peut-être, fleurir. »
Le CPF n’est pas seulement une communauté qui pleure sur des circonstances immuables, mais une plateforme à partir de laquelle nous pouvons nous lancer dans l’inconnu à la recherche d’autres soleils. Nous sommes des filous et des hors-la-loi qui utilisent leur créativité et leurs compétences pour briser ce cercle vicieux. Selon le professeur Ruth Wilson Gilmore, être un fugitif à la recherche d’autres soleils ne consiste pas seulement à fuir quelque chose, mais aussi à construire en permanence des espaces alternatifs et libérateurs et à « s’entraîner » à de nouveaux modes de vie.
D’autres soleils, c’est vivre le futur dès aujourd’hui.
Maria Rilke dit que l’avenir nous habite avant même qu’il ne se réalise. Dans ce cas, notre travail consiste alors à veiller à ce que nos horizons intérieurs, sur lesquels d’autres soleils apparaissent pour la première fois, soient vastes. Et la créativité est la manière dont nous étendons ces horizons intérieurs et extérieurs, réduisant ainsi le fossé entre le monde tel qu’il est aujourd’hui et celui qui est en train de naître.
C’est le temps d’autres soleils, le temps de la désorientation alors que nous nous lancons dans des voyages inédits, et le temps d’insister sur la force de la tendresse face aux vents contraires du changement.
Nous avons hâte, non seulement de poursuivre ensemble d’autres soleils, mais peut-être même de nous épanouir dans leur chaleur.
